Nuance et transparence
Avec son musée du vitrail de Romont et certaines réalisations majeures du XXe siècle, le canton de Fribourg s'inscrit parmi les hauts-lieux de la création d'un art qui joue sa partition tout en nuance et en transparence.
Maître verrier
Dans le domaine des arts, il y a des métiers qui chevauchent aisément sur la frontière entre artistes et artisans. On parle alors d'arts appliqués. Mais ces « exécuteurs » sont bien souvent eux-mêmes d'excellents créateurs. Leur métier mérite d'autant plus de respect qu'il n'est pas évident d'être les deux à la fois. La première catégorie demande toutes les qualités requises d'un artiste : l'originalité d'une démarche, un sens inné des volumes et des surfaces et une créativité en constant éveil. La deuxième, par contre, exige un certain effacement face au créateur, une compréhension de la portée symbolique de l'oeuvre en devenir, allant jusqu'à la totale complicité entre les deux protagonistes. En quelque sorte, une leçon d'humilité et de flexibilité.
Le métier de maître verrier s'inscrit parfaitement dans cette catégorie. Auréole d'un passé de haut lignage puisant ses sources dans le compagnonnage des bâtisseurs de cathédrales, il est un des principaux artisans de l'expression spirituelle et du rayonnement de la chrétienté à travers les âges. De plus, son matériau de base, le verre, est en quelque sorte l'enfant né du feu et des secrets de la terre ; une alchimie savante avec ses codes d'une grande précision, tout comme ses secrets jalousement gardés.
Historique
Photo de Vincent Murith / Choix de nuances
L'art du vitrail remonte à la haute Antiquité. Témoins, des fragments de verres colorés enchâssés dans du stuc, retrouvés au Moyen-Orient. D'autres découvertes archéologiques de la région de Ravenne datent du début de l'ère chrétienne. Quelques rares exemples de fragments de vitraux retrouvés datent de l'époque carolingienne et de la dynastie ottonienne. C'est avec l'avènement du romain et du gothique que le vitrail connaît son vrai triomphe et que l'on commence à parler d'art sacré. Il devient alors un art monumental au rayonnement prodigieux, déplaçant des foules colossales à travers tous les pays d'Occident. C'est également entre les XIVe et XVIe siècles que l'on découvre le jaune d'argent et l'émail qui donneront au vitrail ses vraies lettres de noblesse. À partir du XVe siècle, il devient également un art civil, plus spécifiquement dans les pays rhénans et la Suisse. Des bourgeois bien nantis font exécuter des vitraux pour orner leurs propres demeures. L'art du vitrail perd de son importance à partir du XVIIe siècle pour resurgir en force vers la fin du XIXe et connaît son apothéose avec l'art nouveau. Les applications de verre commencent à embellir les demeures, les bijoux, les lampes et le mobilier.
Le vitrail et ses dérivés inspirent alors des artistes et des architectes avant-gardistes de première importance, à travers toute l'Europe : Burne-Jones, Tiffany ou Mucha.

L'art sacré dans le canton de Fribourg
La ville de Fribourg peut s'enorgueillir de posséder dans sa cathédrale un des plus beaux ensembles de vitraux du début du XXe siècle, dû au talent de l'artiste polonais Jozéf Mehoffer.
La renaissance du vitrail trouvera, dans ce canton catholique, un terrain des plus fertiles à l'essor de son art. De très nombreuses réalisations d'importance ornent des églises de villages, de chefs-lieux et de couvents. Des artistes locaux, comme Cingria, « allument la mèche » qui continue à brûler de son plus beau feu, de nos jours encore. L'artiste fribourgeois Yoki Aebischer - connu plus simplement sous le nom de « Yoki » - a travaillé pendant des décennies au renouveau de cet art, créant lui-même une multitude d'oeuvres religieuses et profanes, tout en invitant des créateurs de tous horizons à se joindre à cet élan. Parmi les créateurs suisses d'importance, citons Cottet, Baeriswyl, Tritten ; Bazaine et Manessier pour la France. Ce dernier est l'auteur de la magnifique rosette et du vitrail dramatique de la chapelle du Saint-Sépulcre de la Cathédrale. D'autres artistes internationaux ont pu s'exprimer dans le canton, tel Brian Clarke, auteur de l'époustouflante réalisation de la Fille-Dieu de Romont.
Le métier de maître verrier
Les techniques traditionnelles du vitrail ont peu évolué depuis le Moyen-Age. Laissons la parole à Michel Eltschinger, maître verrier de renom établi à Villars-sur-Glâne, qui a eu le loisir de collaborer durant près de quarante ans avec des artistes reconnus. Hormis ses exceptionnelles connaissances du métier, ce personnage se distingue également par des qualités humaines : simplicité d'abord et sorte d'humilité méditative devant l'oeuvre accomplie.
« Suite au relevé de mesures, on élabore une maquette en tenant compte des conditions d'éclairement, de l'emplacement, de l'éventuelle armature métallique qui aboutit en une esquisse au 1/10è, la plus précise possible. Celle-ci est agrandie au fusain et à l'encre de Chine, ce qu'on appelle le carton. Aucune indication de couleur n'est encore mentionnée. Le réseau des plombs d'assemblage est alors tracé en différents éléments ; le calibre numéroté est découpé pour être assemblé sur un calque.
A l'aide d'une règle, d'un diamant et d'une marteline, commence alors le vrai travail de découpage des feuilles de verre. Les tranches de coupes de différentes formes sont alors polies à l'aide d'un grugeoir et d'une pierre de carborundum. Une fois peintes, les pièces sont posées sur un lit de plâtre déshydraté, lui-même posé sur une plaque métallique, puis recouvertes de plâtre tamisé afin d'éviter le moindre contact entre elles. À ce moment, elles peuvent être enfournées pour 4 ou 5 heures, à une température de 630 degrés. Elles sont sorties après 24 heures.
Commence alors la mise en plomb, le sertissage. Chaque pièce est encastrée dans des baguettes de plomb, au laminoir. Leur stabilité et l'étanchéité sont renforcées par un masticage semi-liquide. Après séchage, la pose de l'oeuvre peut commencer. Le vitrail moderne est souvent exécuté avec des dalles de verre beaucoup plus épaisses ; il est maintenu par une armature en ciment. »

Si le métier de maître verrier est assez peu connu, il offre pourtant bien des avantages dans un monde de plus en plus agité : la quiétude d'un atelier, le contact avec d'autres artistes et la connaissance d'un patrimoine important de notre passé historique et spirituel.
Par Patrizia Hurn