Marc Pantillon...
entre musique et nature
Marc, tu es issu d'une famille de musiciens neuchâteloise bien connue. A quel âge as-tu décidé de te consacrer à la musique et quel genre de formation as-tu suivi ?
Alexandre Piazza
Je pratique la musique depuis ma tendre enfance, à savoir 5 ans, mais je ne me rappelle pas d'avoir décidé d'en faire un jour. La musique est une chose tellement traditionnelle et naturelle dans notre famille que je n'ai jamais eu à me poser la question. J'ai toujours travaillé avec mes parents qui se sont occupés de ma formation de base. J'ai eu, pour cette raison, peu de contacts avec le conservatoire. Après mon bac, j'ai pris la décision de me préparer au diplôme d'enseignement avec mes parents. A ce moment-là, je n'avais pas encore opté pour une carrière de pianiste professionnel. Le rituel de concerts, avec queue de pie, me semblait artificiel, rigide et peu attrayant. J'ai toujours été ému par la musique, mais je ne voyais pas à quoi rimait cette mise en scène. Je me voyais plutôt organiste à l'église et diriger des chorales comme mon père. Je me suis engagé dans cette voie, j'ai passé mon diplôme de piano à vingt ans et obtenu ensuite un diplôme d'enseignement.
Marc Pantillon (au fond), professeur de virtuosité au conservatiore de Neuchâtel
J'avais ensuite l'intention de me rendre à Vienne afin de parfaire ma formation, mais comme ma femme n'avait pas encore achevé ses études universitaires, j'ai étudié l'orgue à Lausanne et décroché un diplôme pour l'enseignement de l'orgue.
Ensuite, je suis parti pour Vienne et, après trois ans d'études, j'ai réalisé que jouer en public ne représentait aucun problème pour moi. C'est à 24 ans environ que j'ai décidé de devenir pianiste, ce qui est paradoxal, car je n'ai jamais eu à prendre une quelconque décision de me lancer en tant que musicien, j'ai toujours su que je l'étais. J'ai opté pour le métier de pianiste bien plus tard que beaucoup de mes collègues qui ont fait ce pas à dix ou douze ans. Le problème, quand on est issu d'une famille de musiciens, c'est qu'on est tellement immergé dans ce monde, on y est tellement à l'intérieur qu'on ne se pose pas vraiment la question. La prise de conscience vient très tard. C'est un processus naturel. Par contre, on a l'avantage d'avoir de bons réflexes d'oreille depuis très jeune. Ma foi, il y a le pour et le contre.

Pourquoi avoir passé un bac et attendu jusqu'à l'âge de vingt ans avant de te lancer dans une carrière de musicien ?
Je pense que je n'étais pas prêt. A quinze ans, je ne me voyais pas enfermé toute la journée à travailler le piano. D'autre part, chaque membre de notre famille dispose d'une bonne culture générale. Je crains encore aujourd'hui de devenir un super spécialiste du piano enfermé dans une sorte de ghetto musical, mais ignare en dehors de la musique. Quand j'avais six ans, j'ai répondu à mon institutrice qui me demandait mes projets pour quand je serai adulte, que je voulais devenir un « savant qui joue du piano ». Je suis plutôt un pianiste qui s'intéresse au monde scientifique, je lis énormément et je me renseigne assidûment sur les progrès de la science. Le piano est ma façon d'exister dans la société, de m'exprimer le plus efficacement possible et me permet de côtoyer beaucoup de gens intéressants, mais je ne me considère pas uniquement comme musicien. Cela m'a toujours fait peur.

Marc, as-tu l'occasion de rencontrer des musiciens célèbres ?
Oui, j'ai eu ce privilège. J'ai notamment fait la connaissance de M Badura-Skoda, spécialiste du pianoforte (piano ancien). J'avais achevé mes études et je participais à un concours dont il était membre du jury. Il m'a fait savoir qu'il appréciait beaucoup mon travail. J'ai été le voir chez lui. Pianiste de renommé internationale, il m'a conseillé de me préparer à une carrière professionnelle. C'est la première personne qui m'a encouragé à me produire devant un public et cela a été crucial pour moi. Il a eu la gentillesse de me recevoir pour quelques leçons et nous avons maintenu le contact jusqu'à ce jour. Il m'avertissait quand il avait des récitals ou des concerts à donner en Suisse. Le jour même ou la veille, je me rendais auprès de lui et il me donnait une leçon ou des conseils sur le lieu où il allait se produire et nous jouions sur scène en utilisant son piano. Le soir, j'assistais à son récital ou concert. Cela m'a fourni un aperçu précieux sur le métier vu des coulisses... J'ai même eu l'honneur de donner un concert à quatre mains avec lui à Neuchâtel, expérience qui sera renouvelée cette année 1999 et je m'en réjouis beaucoup.

Marc, aujourd'hui tu es, notamment, professeur de virtuosité au conservatoire de Neuchâtel. Combien d'élèves prépares-tu au brevet de virtuosité chaque année ?
J'ai plutôt des élèves qui préparent leur diplôme d'enseignement et leur nombre est variable d'une année à l'autre. En 1998, cinq de mes élèves ont passé ce brevet ce qui est assez énorme, car il ne faut pas oublier que chaque titulaire s'occupera de classes comprenant entre 15 et 20 personnes. En ce qui concerne l'enseignement de virtuosité, j'ai actuellement quatre élèves, mais aucun d'entre eux n'a prévu de passer cet examen cette année. C'est plutôt quelque chose de rare...

Quel est le taux d'échec ?
Le taux est relativement bas, car on arrive à identifier les problèmes qui pourraient survenir et on discute. Mais il y a quand même des élèves qui, après avoir passé un diplôme d'enseignement même avec brio, se « dégonflent » soit par manque de motivation, soit parce qu'ils ont atteint un certain plafond. A ce niveau, on se rend compte, l'un et l'autre, qu'il vaut mieux en rester là et continuer pour le seul plaisir de la musique.
Marc, parle-nous de tes concerts et de ta discographie.
J'ai la chance de pouvoir me produire assez régulièrement en public. Le genre de musique que j'interprète varie selon les périodes et les projets en cours. Ces deux dernières années, j'ai beaucoup travaillé en studio et j'ai réduit le nombre de récitals et de concerts afin de ne pas être complètement surchargé. Mon dernier disque est consacré au compositeur romantique Stephen Heller que je désire faire connaître au public.
Dans ma vie, je cherche beaucoup plus que la musique
D'ici l'été, j'ai plusieurs engagements prévus à cet effet, mais je n'interpréterai pas uniquement des oeuvres de ce compositeur. A Pontarlier, par contre, où je me produirai également en concert, je donnerai un cours consacré à ce compositeur qui mérite, à mon avis, qu'on s'intéresse à lui.
Je me rendrai prochainement en Allemagne pour enregistrer un disque avec un altiste. Il s'agira de musique romantique. Je travaille pour une maison de disques qui publie en grande partie des oeuvres de compositeurs quasi inconnus du grand public. On peut dire que je m'intéresse surtout à des auteurs romantiques peu connus, mais mon premier disque, sorti il y a dix ans, regroupe des pièces de compositeurs comme Bach, Beethoven et Mozart. Jusqu'à ce jour, j'ai enregistré dix disques.

Marc, quels sont tes hobbies ?
Je m'intéresse autant à la nature qu'à la musique. J'ai passé beaucoup plus de temps à lire des livres sur la nature que sur la musique. J'aime beaucoup les randonnées durant lesquelles, équipé de mes jumelles, j'observe les oiseaux, je les détermine et j'identifie leurs chants. J'aime également la botanique et je me promène toujours avec mon « Binz et Thommen » (guide de la nature). Je dessine et réalise des aquarelles. Tout cela me relaxe énormément.

Marc, as-tu l'intention de perpétuer la tradition de la famille Pantillon avec tes propres enfants ?
Mes trois enfants pratiquent et disposent d'un certain talent. Deux d'entre eux ont d'autres aspirations professionnelles, mais ma fille, qui est flûtiste, a l'intention de continuer dans cette voie. Nous leur avons laissé toute leur liberté tout en les encourageant à travailler la musique. Je trouverais ridicule de leur imposer quoi que ce soit dans le seul but de perpétuer la tradition.